, vous avez dit ?

Le collectif

© APMEP Septembre 2020

⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅♦⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅

Dans la langue française 1 001 signifie beaucoup. À compter de ce nombre, on ne parle plus d’unité mais de quantité, l’indéterminé remplace le défini.

Introduction

Il est d’usage de dire « avoir 1 001 choses à faire », « le bonheur est fait de 1 001 petits riens », « la vie n’est que poussière »… Chacun sait qu’un grain de poussière est une chose insignifiante, mais que représentent réellement, matériellement, quantitativement 1 001 grains de poussière ?

En juin 2005, Corine Kleck et Véronique Moser, artistes plasticiennes, entreprennent d’éprouver les limites quantitatives et qualitatives de cet étalon de mesure abstrait et variable. Elles élaborent une règle du jeu1 — composée de mille et un caractères bien sûr — qui précise les principes établis par le collectif et l’envoient par courrier électronique à 1 001 destinataires. Depuis les deux artistes comptent…
Non pas qu’elles attendent forcément une réponse de leurs lecteurs, elles comptent tout, de toutes les manières, sous toutes les formes. Elles comptent les objets, les gestes, les faits. Plus écolières que comptables, le quotidien est leur terrain de jeu, l’ordinaire leur matériau. Elles traquent le sous toutes ses formes et dans tous ses possibles.
Tout devient prétexte à imaginer des déclinaisons variées qui empruntent à toutes les disciplines : dessin, cuisine, impression, installation, couture, objet, photographie, texte…

Compter jusqu’à l’absurde

Le projet pourrait s’apparenter à des mathématiques pour grands débutants : savoir compter jusqu’à 1 001, faire des additions et quelques multiplications, le tout agrémenté d’images.
Compter de cette manière peut paraître absurde, alors pourquoi cette obsession comptable ? Pour le plaisir bien sûr…

Compter et conter avec un plaisir vorace

Leur pratique se situe toujours dans un univers ludique où se mêlent légèreté, distraction et humour. Elles empruntent au jeu ses stratégies et mécanismes mais elles invitent surtout à bousculer les règles, à décaler (nos) les repères et à regarder le monde sous d’autres angles. Chacune de leurs pièces est un exercice de style, rigoureusement tiré d’une expression française ou d’un dicton. Les deux plasticiennes s’emploient à explorer les domaines de la citation, de l’emprunt, de la redite, de la réplique et de la répétition.


Illustration 1. Jeu de cubes. Photographies, 2011, série « Se mettre en jeu »2

Leur spécialité : additionner les peu de chose, multiplier les trois fois rien, ajouter quelque chose d’autre. Obsessions, profusions, listes, collections en tout genre, elles rendent un hommage poétique à tous les lieux communs.
Du grain de riz aux objets inutiles qui peuplent nos hypermarchés, il arrive que « 1 001 » soit bien peu de choses…

Prendre sans compter

« Prendre le temps » est le mot d’ordre de l’engagement dans ce travail d’énumération et de répétition. Il leur faut bien alors envisager l’inachevé, et le perpétuel recommencement comme moteur de leur action.

En investissant une temporalité particulière qui étire la durée de réalisation, la lenteur des processus de création se situe à contre-courant de la rapidité et de l’immédiateté pour explorer parfois la flânerie.

lllustration 2. Ce n’est pas l’habit qui fait le moine n° 1/20. Série « Pixels », 2011. Dans cette série, chaque image est composée de 1 001 carrés de couleurs.

Il s’agit de profiter et même souvent de privilégier les détours, les chemins de traverses et les retours en arrière. Ne pas se précipiter, pour éprouver le temps qui passe et le plaisir de travailler à contre-courant.

Donner sans compter

Depuis quinze ans, elles envoient chaque mois par courrier électronique à 1 001 destinataires une proposition composée de mille et un éléments. Parfois associées à de ponctuels comparses, elles présentent aussi régulièrement leur recherche dans divers lieux.

Illustration 3. Jouer petit jeu n° 4 : une libre interprétation des « Pasta Carpets » du collectif We Make Carpets, photographie numérique, 2013, série « Petit jeu ». La règle du « Petit jeu » est ici de citer des artistes ayant utilisé des objets en nombre. Ici, bien entendu, la problématique est de réaliser la pièce en 1 001 éléments.

Cadeaux empoisonnés ?
Répéter, multiplier, imiter, reproduire, copier mais aussi propager, diffuser, disséminer. L’engagement dans ce travail d’énumération ouvre sur de nombreuses réflexions. Si leurs travaux frisent avec l’obsessionnel, ils se scandent aussi comme des rythmes, des litanies un peu décalés qui vous trottent dans la tête comme une comptine.

Compter juste et tenir compte

Aujourd’hui les chiffres et les nombres semblent perçus comme un gage de « vérité ». Ils accréditent, valident avec un doux mélange de « juste » et de « vrai ». Pourtant, comme les mots, ils peuvent prendre des sens très différents suivant la manière dont ils s’articulent.

Illustration 4. Jouer petit jeu n° 8 : une libre interprétation apéritive du « Nid » de Nils-Udo, photographie numérique, 2013, série « Petit jeu ».

Dans leur travail, la notion de « compter » est aussi sujette à réflexion. Que comptent-elles ? « Compter ses billes » ne sera jamais la même chose que « compter ses morts » même s’il y en a rigoureusement 1 001. Jouer avec les mots, diriez-vous ?

Mais les nombres tiennent une place d’importance dans le débat public. Sous le contrôle de spécialistes qui mesurent, quantifient, analysent, prévoient, pointent des comportements, ils sont convoqués à toutes les occasions tels des oracles. Est-ce une prise de pouvoir des nombres, une prise de pouvoir par les nombres ou plus simplement le reflet d’une société qui les utilise pour pallier l’angoisse du vide ?

Compter les points

Pour les deux artistes, cette illusion grinçante d’un savoir est prétexte à s’en emparer avec humour.
Faire danser les chiffres, les mélanger allègrement avec des nombres, voire tenter d’envisager un tout. Compter les points serait alors, en
évitant tout sérieux, la possibilité de multiplier les propositions pour constituer une collection présentée sous la forme d’un jeu d’éléments distinctifs qui seraient à leur tour hiérarchisés et organisés. Chaque série totalement surréaliste serait à la fois identique et différente.
S’il était possible de résumer : serait une modeste collection qui permettrait de classer, de référencer et de soumettre le diversifié en un inventaire incongru qui ordonnerait une absurde poésie de l’inutile.

Leur travail est actuellement visible au Musée de l’Image Populaire de Pfaffenhoffen (Bas Rhin) jusqu’au 15 novembre 2020. Musée de l’Image Populaire, 24 Rue du Dr Albert Schweitzer, 67350 Val-de-Moder.

Site du collectif :

⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅♦⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅⋅

Présentation des artistes :


  1. Cette règle du jeu est accessible ici

  2. « Se mettre en jeu » est une série d’autoportraits dans lesquels Corine Kleck et Véronique Moser se mettent en scène. Réaliser un est tout à la fois une chose simple et complexe. La catégorie des originaux ne peut être, en effet, réduite à une simple accumulation, à du « beaucoup de », du « plein de » ou du « énormément de ». Pour qu’une image, un objet, une personne, un document… puisse être un original, il est indispensable qu’il compte exactement 1 001 éléments. Si signifie beaucoup, il ne signifie pas toujours plus, il s’arrête à un nombre donné. est un prétexte à réfléchir à la question du « toujours plus ». 

La poule ou le neuf ?

Pour citer cet article : Le collectif 1001, « 1 001, vous avez dit 1 001 ? », in Au Fil des Maths (APMEP), 27 septembre 2020, https://afdm.apmep.fr/rubriques/ouvertures/1001-vous-avez-dit-1001/.


Une réflexion sur « 1 001, vous avez dit 1 001 ? »

Les commentaires sont fermés.